• Religiosité et Sophrologie

    Religiosité et Sophrologie

    Les religions, en tant qu’institutions sociales organisant les règles de vie et les pratiques rituelles, déterminent les dogmes et croyances à adopter par leurs fidèles dans la perspective du rapport qui doit être le leur avec le sacré. Prises en cette acception, se révèle le rôle passif attribué à leurs adeptes, réduisant ces derniers à de simples croyants.

    Affranchis de leur implication personnelle quant à la recherche du sens philosophique et spirituel de leur engagement, et plus encore, quant à l’expérience concrète d’un cheminement vers le divin, les fidèles se satisfont généralement de croire ce qui leur est enseigné.

    Dans le meilleur des cas, cette posture favorise une pratique visant à se limiter à l’observation des règles et coutumes établies par la communauté. Il s’agit là d’une sorte de superstition, en sa définition de « déviation du sentiment religieux, fondée sur la crainte ou l’ignorance, et prêtant abusivement un caractère sacré à des croyances, pratiques »(1). Manger du poisson le vendredi, ou exclusivement de la viande cacher ou halal constitue, lorsque ces actes relèvent de la croyance ou de la perpétuation d’une tradition, un des exemples que nous pourrions citer.

    Dans le pire des cas, cette posture crée les conditions idéales, le terreau favorable aux manipulations et en corollaire, aux extrémismes religieux. L’Eglise romaine envers l’héliocentrisme de Galilée, les juifs ultraorthodoxes envers l’état d’Israël, les extrémistes musulmans envers les infidèles à leur religion, en sont également quelques exemples.

    La Sophrologie quant à elle, en tant que méthode fondée sur une démarche phénoménologique, propose un cheminement d’éveil de la conscience. Au moyen notamment de la réduction phénoménologique, par le retour à la chose-même, les sophro-pratiquants peuvent vivre l’expérience concrète et matérielle de la vie qui les héberge et qui les anime ; cette vie toute puissante qui les a fait naître et qui les fera mourir lorsqu’elle quittera leurs corps. Ici, aucune croyance, aucun dogme, aucun rite sacré n’est nécessaire pour découvrir les valeurs de la conscience et de l’existence que les personnes portent au plus profond d’elles-mêmes.

    Aussi la Sophrologie, héritière du doute cartésien, pourrait être considérée a priori comme étrangère, voire diamétralement opposée à toute pratique religieuse. Cependant, comme nous allons le voir, parallèlement à l’objet qu’elle s’est fixée – celui de l’étude de la conscience – cette discipline, non confessionnelle, peut constituer un soutien précieux pour les fidèles de quelque religion que ce soit, désireux de vivre l’expérience de la relation au divin.

    Les grands maîtres du Yoga que le Professeur Caycedo rencontra lors de son voyage en Inde et qui ont inspiré sa méthode étaient eux-mêmes mus par cette quête d’absolu. Avec Ysé Tardan-Masquelier(2) rappelons que « le Yoga n’a jamais été conçu seulement comme une discipline de mieux-être dans la vie actuelle, mais comme un mode de transformation si radical que ses effets se répercutent sur l’après-vie »(3).

    L’Eternité et la Divinité, ultimes valeurs transcendantales à découvrir par le sophro-pratiquant(4), restent des vivances « accessibles » à tout un chacun, qu’il soit athée, croyant ou religieux.

     

    Religion et Religiosité

     
    Tout d’abord, observons la différence qu’il existe entre les termes religion et religiosité.

    La religion, comme nous l’avons vu plus haut, désigne l’institution en tant qu’organisation ayant en charge le culte, la détermination des règles de vie et de morale, les dogmes et les croyances à adopter.

    La religiosité se réfère au sentiment religieux. Plus précisément, elle désigne « l’aspect sentimental de la religion dénuée de toute attache avec une foi précise »(5). La précision « dénuée de toute attache avec une foi précise » souligne le fait que la religiosité – ou sentiment religieux – peut tout-à-fait être vécue par un athée.

    En effet, nul n’est besoin d’appartenir à une religion pour se sentir relié (du latin religare, origine possible du mot religion) à la nature en assistant au spectacle grandiose d’un lever de soleil au sommet d’une montagne, ou en contemplant l’immensité de la voûte céleste au milieu d’une nuit d’été. Nul n’est besoin d’appartenir à une religion pour se sentir relié – au-delà d’une obligation morale ou d’un enjeu psychologique – à un humain avec qui nous partageons une expérience de rencontre, quelle que soit son contenu factuel et mondain. Nul n’est besoin d’appartenir à une religion pour se sentir relié avec la vie absolue.

    Comme l’écrivait le philosophe Michel Henry « Notre Soi ne s’apporte pas lui-même dans le Soi qu’il est : je ne me suis pas créé moi-même, je suis venu dans la vie et ce n’est pas moi qui ai accompli cette venue, ce serait une erreur de croire que je la dois à mes parents qui sont exactement dans la même situation que moi. La venue d’un Soi en lui-même présuppose une réalité qu’on appellera métaphysique ou absolue qui me place dans cette condition privilégiée qui est la mienne, à savoir d’un être vivant »(6).
    Ainsi, nous dirions que la religion relève du faire (exemple : faire selon les dogmes, accomplir les rites, porter des vêtements conformes aux coutumes), d’un faire accompli dans une extériorité, alors que la religiosité relève du vivre (exemple : éprouver la vie en soi).

    Du reste, relevons que les trois principales religions monothéistes portent chacune en leur sein un courant du faire et un du vivre, un courant de l’extériorité et un de l’intériorité, un courant exotérique et un ésotérique (le judaïsme et la kabbale, l’islam et le soufisme, le christianisme et l’hermétisme chrétien), un courant pour les croyants et un pour les cherchants, un courant pour la multitude et un pour les initiés.

    De même la Sophrologie, sans être une religion, porte également en elle deux courants, celui du bien-être, de la relaxation et de la thérapie, et celui de la découverte de la conscience, celui du « chemin le moins fréquenté »(7) comme l’aurait dit le docteur Scott Peck.

     

    Sophrologie et Religiosité

     
    « Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et nombreux ceux qui s’y engagent; combien étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux ceux qui le trouvent » Matthieu 7-13 (8).

    Nombreux sont les fidèles qui vont à l’église, à la synagogue ou à la mosquée, nombreux ceux qui croient que Jésus est né un 25 décembre, ceux qui croient que la mer rouge s’est ouverte devant Moïse, ceux qui croient que le djihad est un combat contre les mécréants. Nombreux ceux qui font le signe de la croix, ceux qui portent une kippa, ceux qui respectent le ramadan. Nombreux ceux qui considèrent comme historiques leurs textes sacrés. Peu nombreux ceux qui les envisagent dans une approche philosophique, symbolique et spirituelle.

    Pourtant, l’étude et la compréhension des textes viennent nourrir l’expérience intime et profonde (phronique) que nous pouvons en faire dans une pratique, et inversement. La conscience se dévoile dans un processus herméneutique oscillant en permanence entre le vivre et le comprendre, entre la dimension verticale et la dimension horizontale, entre la foi et la raison.

    Dans sa lettre encyclique Fides et Ratio, le pape Jean-Paul II écrivait : « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité »(9). Voltaire lui-même aurait dit « Une fausse science fait des athées ; une vraie science prosterne l’homme devant la divinité »(10).

    Observons que ce processus herméneutique s’initie préalablement et originellement dans un vivre. A l’origine, c’est le vivre qui permet d’accéder au comprendre – et non l’inverse. Tel est le sens et la méthode de toute démarche initiatique, tel est le sens de notre propre création.

    Ainsi, la Sophrologie constitue un soutien précieux aux pratiques religieuses en tant qu’elle permet aux personnes de passer du stade de croyant à celui d’éprouvant. Par la pratique, la personne ne croit plus en Dieu – comme l’enfant croit au Père Noël – mais vit l’expérience de Dieu (autrement appelé Vie, Energie, Force de l’Univers, Absolu, etc.). Dès lors, il ne s’agit plus d’une croyance mais d’une certitude. Comment douter de la présence de cette vie que nous éprouvons dans notre chair sensible ? Comment douter de cette énergie qui nous a créés ? Comment douter de sa force qui nous maintient en vie ?

    Au fur et à mesure des entraînements, dans un long processus de transformation, les sophro-pratiquants vont découvrir la réalité concrète de leur corps (peau, muscles, os) et des énergies qui l’animent (biologique, affective, symbolique), désignées epsilon, ompsilon, omicron par le Professeur Caycedo. Pour les croyants, « Vivre la présence de Dieu en soi » n’est plus une expression liée à une croyance et un dogme, mais une invitation à vivre la réalité matérielle du divin. C’est un croire qui devient présent. « Croire, comme l’écrivait Michel Henry, ne désigne pas une attente, l’attente de ce qui, n’étant pas encore vu, le sera un jour, dans un voir précisément, dans la vérité du monde. Croire, quand ce qui est vu est déjà là, déjà vu tout en demeurant incapable de rendre visible ce dont il s’agit »(11).

    Cependant, athées et croyants (particulièrement les catholiques) devront faire l’effort – et non des moindres – de mettre en réduction les images et représentations qu’ils se font du mot Dieu, ce personnage à la barbe blanche, assis sur un nuage ! Relevons que la réduction phénoménologique sera facilitée pour les juifs, musulmans et protestants qui n’ont pas le droit de représenter anthropomorphiquement Dieu. Nous pourrions voir ici une illustration de l’utilité des dogmes.

    La Sophrologie constitue également un soutien précieux aux pratiques religieuses en tant qu’elle permet aux fidèles de comprendre le sens de leurs actes. Par exemple, par la vivance de la valeur de l’Humanité, ils peuvent notamment prendre conscience de l’Amour qui unit les hommes (quelle que soit leur religion). Par la vivance de la valeur de la Liberté, ils peuvent s’affranchir – sans pour autant renier leur foi – du port ostentatoire d’insignes religieux, voire de vêtements traditionnels liés à leur religion. Chemin faisant, la conscience s’éveille.

    En conclusion, nous dirions que la Sophrologie, discipline laïque, loin d’être antinomique ou étrangère à une démarche spirituelle et/ou religieuse, permet à ses pratiquants d’appréhender la religion à la laquelle ils appartiennent (le cas échéant) à la lumière d’une raison éclairée par l’expérience, et non pas seulement par les dogmes et croyances imposés. En cela, outre le cheminement d’éveil qu’elle propose, elle permet également de lutter contre toute forme de fanatisme religieux ou de mouvement sectaire. Son rôle majeur dans le domaine de l’éducation et de la prévention reste à développer.

    Hervé Bassanino
    15 Septembre 2013
    www.axiologos.fr → 
     

    Notes et Références

    1) Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : http://www.cnrtl.fr/etymologie/superstition

    2) Ysé Tardan-Masquelier est docteur en histoire des religions et anthropologie religieuse, et titulaire d’une licence d’études indiennes Elle enseigne à l’université de Paris-Sorbonne. Elle dirige l’Ecole française de Yoga et la rédaction de la Revue française de Yoga.

    3) Le Yoga : du Mythe à la Réalité – Ysé Tardan-Masquelier – Droguet et Ardant – Paris – p. 55
    4) Sophrologie – Fondements et méthodologie (3ème édition) – Docteur Patrick-André Chéné – Edition Ellébore – 1998 – p. 374

    5) Dictionnaire historique de la langue française

    6) Entretiens – Michel Henry – Editions Sulliver – 2007 – p. 141

    7) Le chemin le moins fréquenté – Docteur Scott Peck – Editions Robert Laffont – 1987

    8) La Bible – Traduction Œcuménique de la Bible – Editions du Cerf – 1988

    9) Fides et Ratio – Lettre encyclique du Souverain Pontife Jean-Paul II aux évêques de l’église catholique sur les rapports entre la Foi et la Raison : http://www.vatican.va/phome_fr.htm

    10) Dialogues XXIV, 10 – François-Marie Arouet, dit Voltaire – Selon le dictionnaire de français « Littré » : http://dictionnaire.reverso.net/

    11) C’est moi la Vérité – Michel Henry – Editions du Seuil – 1996
     
     

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